L’Afrique retrouve sa véritable place sur la carte du monde

L’Afrique retrouve sa véritable place sur la carte du monde

By SinAfricaNews septembre 14, 2026 0 Comments

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Il est des moments dans l’histoire où une décision institutionnelle apparemment simple porte en elle le poids de plusieurs siècles.

Le récent vote à l’Assemblée générale des Nations unies est de ceux-là. Par 164 voix contre 1, les États membres de l’ONU ont adopté une résolution encourageant l’usage de projections cartographiques reflétant plus fidèlement la taille réelle des continents, en remplacement de l’ancienne projection de Mercator qui, depuis longtemps, déforme l’échelle de l’Afrique. Cette initiative est née d’une campagne portée par des États africains, soutenue par les membres de l’Union africaine, pour corriger une injustice visuelle qui a façonné l’imaginaire mondial pendant des générations.

Il ne s’agit pas d’un simple ajustement cartographique. Il s’agit d’une rectification intellectuelle, morale et géopolitique.

Pendant trop longtemps, l’Afrique n’a pas seulement été exploitée sur le plan matériel ; elle a aussi été symboliquement diminuée. La carte de Mercator, née au XVIe siècle et encore largement utilisée à travers le monde, a donné de l’Afrique une image bien plus petite qu’elle ne l’est réellement. Un continent de grandes civilisations, de ressources immenses, d’une énergie démographique exceptionnelle et d’une importance stratégique majeure a été visuellement réduit sur les murs des salles de classe, des bureaux diplomatiques, des studios de médias et des institutions d’élaboration des politiques. Ce que le monde a vu de manière répétée, ce n’était pas l’Afrique telle qu’elle est, mais l’Afrique telle que l’ordre inégal de l’histoire voulait qu’elle apparaisse : plus petite, secondaire, et plus facile à ignorer.

C’est pourquoi ce vote de l’ONU revêt une importance profonde. Il reconnaît que la politique de la représentation est inséparable de la politique du pouvoir. Redessiner la carte de manière plus juste, c’est aussi remettre en cause les anciennes hiérarchies qui ont relégué l’Afrique aux marges de la conscience mondiale. C’est affirmer que la vérité compte, et que la place de l’Afrique dans le monde ne peut plus être définie par des distorsions coloniales, qu’elles soient territoriales, épistémiques ou diplomatiques.

En tant qu’intellectuel africain, je salue cette avancée avec une profonde conviction. J’y vois un élément d’une transition historique plus large déjà en cours : l’ascension de l’Afrique, la consolidation du Sud global et l’émergence d’un ordre international plus multilatéral. L’époque où l’on parlait de l’Afrique sans véritablement l’écouter cède progressivement la place à une ère dans laquelle les pays africains parlent pour eux-mêmes, s’organisent collectivement et contribuent à définir l’agenda du monde.

Ce vote constitue donc bien davantage qu’une correction géographique. Il est la preuve du statut croissant de l’Afrique. Il confirme la maturité politique d’un continent qui n’accepte plus d’être un simple objet passif dans les affaires mondiales. Aujourd’hui, l’Afrique s’affirme dans la diplomatie, dans le commerce, dans la démographie, dans la culture, dans les débats sur la sécurité, dans les transitions énergétiques et dans la conversation morale sur la justice internationale. Le monde commence, même avec réticence dans certains milieux, à reconnaître ce que les Africains ont toujours su : l’Afrique n’est pas périphérique à l’avenir ; elle en est centrale.

Ceux qui continuent d’interpréter l’Afrique à travers des grilles de lecture dépassées manquent le sens de l’histoire. Le nouvel ordre mondial n’est pas un slogan. C’est une réalité en train de se déployer. Le pouvoir devient plus diffus. Des voix longtemps exclues deviennent désormais indispensables. Le Sud global n’est plus simplement une catégorie de revendication ; il devient une force de proposition, de négociation et de transformation. Dans ce basculement, l’Afrique occupe une position stratégique et civilisationnelle qui ne peut plus être ignorée.

Il n’est donc pas surprenant, même si cela reste révélateur, que les États-Unis se soient retrouvés seuls à s’opposer à cette résolution. Sous Donald Trump, une telle opposition s’inscrit parfaitement dans la logique d’une posture « America First » qui a peu à voir avec l’équité et beaucoup à voir avec la préservation de réflexes de domination. Lorsqu’un pays prétend au leadership tout en refusant ne serait-ce qu’une correction symbolique destinée à rétablir la vérité dans la représentation d’un continent tout entier, il révèle les limites de son argument moral. On ne peut pas prêcher la démocratie et l’égalité tout en rejetant une mesure conçue pour faire voir au monde l’Afrique telle qu’elle est réellement.

Mais qu’on soit clair : cette opposition n’arrête pas l’Afrique. Elle n’intimide pas l’Afrique. Elle ne renverse pas le cours de l’histoire.

Si quelque chose, elle renforce encore davantage la détermination de l’Afrique.

À chaque tentative de nier à l’Afrique sa juste place, correspond une nouvelle génération d’Africains plus préparée, plus instruite, plus connectée et plus résolue à la revendiquer. À chaque vieux réflexe d’exclusion répond une conscience continentale montante qui sait que l’âge du silence est révolu. Trop souvent, la voix de l’Afrique a été absente des grandes décisions mondiales, ou n’y a figuré qu’en note de bas de page. Pourtant, la force cumulative des réalités présentes est en train de changer cette équation. L’Afrique ne demande pas la permission d’avoir de l’importance. L’Afrique compte déjà.

La portée de cette décision de l’ONU réside aussi dans le message qu’elle adresse aux peuples africains eux-mêmes. Elle dit aux enfants d’Afrique que le monde dont ils héritent n’est pas condamné à répéter tous les mensonges de celui qui l’a précédé. Elle dit aux intellectuels, aux diplomates et aux institutions africaines que la persévérance peut produire des résultats. Elle dit à la communauté internationale que la justice symbolique n’est pas superficielle ; elle fait partie du travail plus profond de réparation historique. Lorsque l’image du monde change, la psychologie du monde peut commencer à changer avec elle.

Il y a là aussi une leçon pour la gouvernance mondiale. Le multilatéralisme n’a de valeur que s’il est capable de corriger les déséquilibres hérités du passé. Un monde multilatéral qui laisserait l’Afrique sous-représentée, sous-estimée et inaudible ne ferait que reproduire l’inégalité dans un vocabulaire plus poli. Mais un monde multilatéral qui écoute les préoccupations africaines, reconnaît l’agency africaine et accepte le leadership africain peut devenir quelque chose de véritablement nouveau. Ce vote laisse penser qu’une telle possibilité n’est pas utopique. Elle est en train d’émerger.

L’ascension de l’Afrique ne lui sera pas offerte en cadeau. Elle se construira par la stratégie, l’unité, la production du savoir, la solidité institutionnelle et la confiance politique. Elle exigera des Africains qu’ils poursuivent leurs efforts pour obtenir des réformes non seulement dans la représentation symbolique, mais aussi dans la finance internationale, le commerce, l’architecture de sécurité, les récits médiatiques et les instances de décision. La carte commence à changer ; les structures du pouvoir doivent suivre.

Ce qui s’est produit aux Nations unies doit donc être célébré, mais aussi compris comme un commencement plutôt qu’un aboutissement. L’Afrique a remporté une reconnaissance morale et politique importante. Elle doit maintenant convertir cette reconnaissance en influence accrue. Le continent doit continuer à exiger une représentation équitable dans toutes les sphères où se négocient les futurs mondiaux. Si le monde peut enfin admettre que l’Afrique a longtemps été représentée comme plus petite qu’elle ne l’est, alors il doit aussi affronter une vérité plus large : l’Afrique a longtemps été traitée comme moins importante qu’elle ne l’est réellement.

Cette époque touche à sa fin.

Un continent autrefois minimisé se tient désormais debout devant le monde. Sa taille, sa dignité, son intelligence et sa destinée ne peuvent plus être comprimées dans les cadres étroits d’un passé injuste. Le vote de l’ONU est une victoire de la vérité cartographique, mais plus encore, une victoire de la vérité historique. L’Afrique se lève. Ses peuples se lèvent avec elle. Et aucune résistance de la part des gardiens de l’ancien ordre n’arrêtera cette ascension.

Dr TALING T. RODRIGUE, Cameroun
Directeur du Centre d’études africaines du cinéma et de la télévision
Directeur adjoint du Centre d’études africaines francophones à l’Université normale du Zhejiang


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